La Mandragore selon le petit Albert .
Quoique la plupart des villageois vivent dans l’ignorance et dans une espèce de stupidité grossière, néanmoins ils ont de certaines connaissances pratiques qui donnent de l’admiration par les effets qui en sont produits. Je me souviens d’avoir logé chez un riche paysan qui avait été autrefois fort pauvre et misérable, si bien qu’il était contraint de travailler à la journée pour les autres, et comme je l’avais connu dans le temps de sa misère, je pris l’occasion de lui demander ce qu’il avait fait pour devenir riche en si peu de temps.
Il me dit qu’ayant empêché qu’une bohémienne ne fût battue et malmenée, pour avoir dérobé quelques poulets, elle lui avait appris le secret de faire une Mandragore, et que, depuis ce temps-là, il avait toujours prospéré, de bien en mieux, et qu’il ne se passait guère de jour qu’il ne trouvât quelque chose. Et voici de quelle manière la bohémienne lui avait enseigné de faire une Mandragore.
Il faut prendre une racine de bryone, qui approche de la figure humaine ; on la sortira de terre un lundi, dans le printemps, lorsque la lune est dans une heureuse constellation, soit en conjonction avec Jupiter ou en aspect aimable avec Vénus ; l’on coupe les extrémités de cette racine, comme font les jardiniers quand ils veulent transplanter une plante ; puis on doit l’enterrer dans un cimetière au milieu de la fosse d’un homme mort, et l’arroser, avant le soleil levé, pendant un mois, avec du petit lait de vache dans lequel on aura noyé trois chauves souris.
Au bout de ce temps on la retire de terre et on la trouvé plus ressemblante à la figure humaine ; on la fait chauffer dans un four chauffé avec de la verveine et on la garde enveloppée dans un morceau de linceul, qui ait servi à envelopper un mort.
Tant que l’on est en possession de cette mystérieuse racine, on est heureux, soit à trouver quelque chose dans le chemin, soit à gagner dans le jeu de hasard, soit en trafiquant, si bien que l’on voit tous les jours augmenter sa chance. Voilà de quelle manière le paysan me conta, fort naïvement, qu’il était devenu riche.
Il y a des Mandragores d’une autre espèce et que l’on prétend être des farfadets, lutins, ou esprits familiers, et qui servent à plusieurs usages ; quelques-uns sont visibles sous la figure d’animaux et d’autres invisibles.
Je me suis trouvé dans un château où il y en avait un qui, depuis six ans, avait pris soin de gouverner une horloge et d’étriller les chevaux ; il s’acquittait de ces deux choses avec toute l’exactitude que l’on pouvait souhaiter, et je fus curieux, un matin, de voir ce manège ; mon étonnement fut grand de voir courir l’étrille sur la croupe du cheval, sans être conduite par aucune main visible ; le palefrenier me dit qu’il s’était attiré ce farfadet à son service en prenant une petite poule noire, qu’il avait saignée dans un grand chemin croisé, et que, du sang de la poule, il avait écrit sur un petit morceau de papier : « Bérit fera ma besogne, « pendant vingt ans, et je le récompenserai. » Et qu’ayant enterré la poule à un pied de profondeur, le même jour le farfadet avait pris soin de l’horloge et des chevaux et que, de temps en temps, il faisait des trouvailles qui lui valaient quelque chose.
C’est un entêtement où plusieurs personnes sont de croire que ce qu’ils appellent Mandragore leur paie un certain tribut chaque jour, comme un écu d’une pistole, plus ou moins. Je n’ai jamais ouï dire cela qu’à des personnes de petit jugement, et tous ceux qui m’en ont parlé, avec plus de ressemblance, ne m’ont dit autre chose, sinon que, quand on a attiré ces sortes de Mandragores à son service, on est heureux au jeu, on trouve, dans les chemins, de l’argent ou des joyaux, et que quelquefois, durant le sommeil, on est inspiré d’aller dans des endroits où l’on doit trouver quelque chose.
Je finirai cette matière par le récit d’une Mandragore que j’ai vue à Metz, entre les mains d’un riche juif. C’était un petit monstre semblable à la figure d’un petit vieux mal bâti ; elle n’était pas plus grosse que le poing ; ce petit monstre n’avait rien que cinq semaines et dans si peu de temps avait fait la fortune de ce juif, qui m’avoua que le septième jour qu’il l’eut, il avait été inspiré, la nuit, en dormant, d’aller dans une vieille masure où il trouva une somme fort considérable d’argent monnayé et beaucoup de bijoux d’orfèvrerie cachés en terre, et que depuis il avait toujours prospéré dans ses affaires. Il m’étonna bien en me disant de quelle manière il avait eu cette Mandragore.
J’ai suivi, me dit-il, ce que le célèbre Avicenne a écrit sur ce sujet : qu’il faut avoir un gros œuf de poule noire, le percer, en faire sortir un peu de la glaire, c’est-à-dire environ de la grosseur d’une fève, et l’ayant rempli de semence humaine, on bouchera le pertuis bien subtilement, en y coulant un petit morceau de parchemin humecté, puis on le met couver au premier jour de la lune de mars, dans une heureuse constellation de Mercure et de Jupiter, et au bout du temps convenable ; l’œuf venant à éclore, il en sort un petit monstre, comme vous le voyez ; on le nourrit dans une chambre secrète, avec de la graine d’aspic et dés vers de terre. Celui que vous voyez n’a rien que l’espace d’un mois et cinq jours, et pour le conserver, après sa mort, on le met dans un bocal de verre fort, avec de bon esprit-de-vin, bien bouché.
Source :Le Petit Albert
Quoique la plupart des villageois vivent dans l’ignorance et dans une espèce de stupidité grossière, néanmoins ils ont de certaines connaissances pratiques qui donnent de l’admiration par les effets qui en sont produits. Je me souviens d’avoir logé chez un riche paysan qui avait été autrefois fort pauvre et misérable, si bien qu’il était contraint de travailler à la journée pour les autres, et comme je l’avais connu dans le temps de sa misère, je pris l’occasion de lui demander ce qu’il avait fait pour devenir riche en si peu de temps.
Il me dit qu’ayant empêché qu’une bohémienne ne fût battue et malmenée, pour avoir dérobé quelques poulets, elle lui avait appris le secret de faire une Mandragore, et que, depuis ce temps-là, il avait toujours prospéré, de bien en mieux, et qu’il ne se passait guère de jour qu’il ne trouvât quelque chose. Et voici de quelle manière la bohémienne lui avait enseigné de faire une Mandragore.
Il faut prendre une racine de bryone, qui approche de la figure humaine ; on la sortira de terre un lundi, dans le printemps, lorsque la lune est dans une heureuse constellation, soit en conjonction avec Jupiter ou en aspect aimable avec Vénus ; l’on coupe les extrémités de cette racine, comme font les jardiniers quand ils veulent transplanter une plante ; puis on doit l’enterrer dans un cimetière au milieu de la fosse d’un homme mort, et l’arroser, avant le soleil levé, pendant un mois, avec du petit lait de vache dans lequel on aura noyé trois chauves souris.
Au bout de ce temps on la retire de terre et on la trouvé plus ressemblante à la figure humaine ; on la fait chauffer dans un four chauffé avec de la verveine et on la garde enveloppée dans un morceau de linceul, qui ait servi à envelopper un mort.
Tant que l’on est en possession de cette mystérieuse racine, on est heureux, soit à trouver quelque chose dans le chemin, soit à gagner dans le jeu de hasard, soit en trafiquant, si bien que l’on voit tous les jours augmenter sa chance. Voilà de quelle manière le paysan me conta, fort naïvement, qu’il était devenu riche.
Il y a des Mandragores d’une autre espèce et que l’on prétend être des farfadets, lutins, ou esprits familiers, et qui servent à plusieurs usages ; quelques-uns sont visibles sous la figure d’animaux et d’autres invisibles.
Je me suis trouvé dans un château où il y en avait un qui, depuis six ans, avait pris soin de gouverner une horloge et d’étriller les chevaux ; il s’acquittait de ces deux choses avec toute l’exactitude que l’on pouvait souhaiter, et je fus curieux, un matin, de voir ce manège ; mon étonnement fut grand de voir courir l’étrille sur la croupe du cheval, sans être conduite par aucune main visible ; le palefrenier me dit qu’il s’était attiré ce farfadet à son service en prenant une petite poule noire, qu’il avait saignée dans un grand chemin croisé, et que, du sang de la poule, il avait écrit sur un petit morceau de papier : « Bérit fera ma besogne, « pendant vingt ans, et je le récompenserai. » Et qu’ayant enterré la poule à un pied de profondeur, le même jour le farfadet avait pris soin de l’horloge et des chevaux et que, de temps en temps, il faisait des trouvailles qui lui valaient quelque chose.
C’est un entêtement où plusieurs personnes sont de croire que ce qu’ils appellent Mandragore leur paie un certain tribut chaque jour, comme un écu d’une pistole, plus ou moins. Je n’ai jamais ouï dire cela qu’à des personnes de petit jugement, et tous ceux qui m’en ont parlé, avec plus de ressemblance, ne m’ont dit autre chose, sinon que, quand on a attiré ces sortes de Mandragores à son service, on est heureux au jeu, on trouve, dans les chemins, de l’argent ou des joyaux, et que quelquefois, durant le sommeil, on est inspiré d’aller dans des endroits où l’on doit trouver quelque chose.
Je finirai cette matière par le récit d’une Mandragore que j’ai vue à Metz, entre les mains d’un riche juif. C’était un petit monstre semblable à la figure d’un petit vieux mal bâti ; elle n’était pas plus grosse que le poing ; ce petit monstre n’avait rien que cinq semaines et dans si peu de temps avait fait la fortune de ce juif, qui m’avoua que le septième jour qu’il l’eut, il avait été inspiré, la nuit, en dormant, d’aller dans une vieille masure où il trouva une somme fort considérable d’argent monnayé et beaucoup de bijoux d’orfèvrerie cachés en terre, et que depuis il avait toujours prospéré dans ses affaires. Il m’étonna bien en me disant de quelle manière il avait eu cette Mandragore.
J’ai suivi, me dit-il, ce que le célèbre Avicenne a écrit sur ce sujet : qu’il faut avoir un gros œuf de poule noire, le percer, en faire sortir un peu de la glaire, c’est-à-dire environ de la grosseur d’une fève, et l’ayant rempli de semence humaine, on bouchera le pertuis bien subtilement, en y coulant un petit morceau de parchemin humecté, puis on le met couver au premier jour de la lune de mars, dans une heureuse constellation de Mercure et de Jupiter, et au bout du temps convenable ; l’œuf venant à éclore, il en sort un petit monstre, comme vous le voyez ; on le nourrit dans une chambre secrète, avec de la graine d’aspic et dés vers de terre. Celui que vous voyez n’a rien que l’espace d’un mois et cinq jours, et pour le conserver, après sa mort, on le met dans un bocal de verre fort, avec de bon esprit-de-vin, bien bouché.
Source :Le Petit Albert

